Bon à savoir
DÉMOCRATISATION - Les grandes écoles jouent l'ouverture
«Le bouche à oreille fonctionne»
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Caroline Beyer , 24 janvier 2005
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Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes... Il existe désormais une Charte pour l'égalité des chances dans l'accès aux formations d'excellence. Cette charte a été signée le 17 janvier dernier par François Fillon, ministre de l'Education nationale, Jean-Louis Borloo, ministre de l'Emploi et de la Cohésion sociale, et Nelly Olin, ministre déléguée à l'Intégration et l'Égalité des chances. Elle a également été paraphée par les responsables de la Conférence des présidents d'universités (CPU), de la Conférence des grandes écoles (CGE) et de la Conférence des directeurs d'écoles d'ingénieurs. Les principes de mise en oeuvre du texte stipulent que des partenariats entre les établissements supérieurs, lycées et collèges de quartiers défavorisés seront développés. Des actions d'accompagnement des élèves sont par ailleurs prévues, le but étant de remédier aux blocages et autocensures empêchant certains de ces élèves ne serait-ce que d'envisager de telles études. «Symbole d'une volonté collective, cette Charte marque le refus du fatalisme social mais aussi de blocages qui conduisent des jeunes à se détourner de filières parce qu'ils considèrent qu'elles ne sont pas pour eux», a déclaré François Fillon. «Il s'agit de réconcilier le pays avec ses voies d'excellence, donner aux jeunes un signal fort et leur tendre la main pour que tous ceux qui en sont capables puissent accéder au meilleur», a ajouté Jean-Louis Borloo. L'avenir nous dira si cet élan de bons sentiments s'est donné les moyens de se concrétiser...
En janvier 2003, l'Essec lançait : «Une prépa, une grande école, pourquoi pas moi ?» Ce dispositif propose à 22 lycéens issus de six établissements classés en zone d'éducation prioritaire de suivre pendant trois ans – de la seconde à la terminale – un programme de formation complémentaire. Objectif : démocratiser les promotions des grandes écoles. L'idée est séduisante... Trop séduisante pour être réelle ? Quoi qu'il en soit, elle repose sur un constat qui, lui, est bien réel : celui de reproduction sociale des élites. «A l'Essec, un étudiant sur deux a un parent professeur, souligne Thierry Sibieude, professeur permanent à l'école et responsable pédagogique du programme. Nous intégrons très peu de fils d'ouvriers et d'employés. Nous nous situons dans la moyenne nationale.»
Entre l'effet d'annonce et la réelle volonté d'ouvrir les grandes écoles à une population étudiante moins monolithique, difficile de faire la part des choses. Et ce d'autant plus si les médias, à commencer par la télé, s'emparent de la chose, utilisant à outrance un vocable accrocheur. «Catégorie sociale défavorisée», «Zep», «zone sensible», «cités», «2e génération d'immigrés», etc. Des termes qui touchent les uns, qui fâchent les autres.
«L'origine sociale de nos étudiants n'est pas suffisamment hétérogène, constate Thierry Sibieude. Nous nous privons de talents qui pourraient s'exprimer utilement et différemment. Quant à nos étudiants, ils sont confrontés à une réalité terriblement partielle. Or un futur manager doit avoir une bonne compréhension de la société sous toutes ses facettes et pas uniquement sous l'angle le plus privilégié.»
Pour remédier à ces lacunes, l'Essec a fait le choix d'un accompagnement des lycéens, sans pour autant toucher au concours. «Les épreuves restent les mêmes pour tout le monde puisqu'un concours est une épreuve imposée, mesurant une certaine forme d'intelligence et de savoir.» Une référence à l'initiative de Sciences po consistant à intégrer des lycéens issus de Zep en les dispensant du concours traditionnel ? «Les écoles qui aménagent leurs concours sont des établissements dont le concours ne recrute pas sur les critères qui permettront de passer ensuite avec succès le diplôme. Ce qui n'est pas notre cas, précise-t-il. Il faut par ailleurs que le dispositif soit généralisable. Ce n'est pas parce que vous aurez huit, dix, 20 ou 30 personnes à Sciences po originaires de la seconde génération d'immigrés que vous allez régler le problème du devenir des jeunes des banlieues !»
Aujourd'hui, 53 grandes écoles de commerce et d'ingénieurs sont prêtes à participer à l'opération. «Si demain, il y en a 200 et que chacune prend en charge 90 élèves, cela représentera au total 18 000 lycéens. Et il y aura un vrai impact.»
La démarche initiée par l'Essec tient à renforcer, en amont, le capital social, culturel, scolaire et méthodologique des lycéens, afin qu'ils éprouvent une réelle légitimité à postuler à ce type d'études. «Ces lycéens scolarisés en zone urbaine sensible ou en zone politique de la ville et de catégorie socioprofessionnelle modeste évoluent dans un environnement qui ne leur donne pas les moyens de se projeter dans un avenir professionnel de type chef d'entreprise, cadre dirigeant d'entreprise, voire journaliste.»
Principal opérateur dans le dispositif, le lycée identifie cinq à sept lycéens de seconde et désigne au moins deux professeurs tuteurs chargés d'accompagner plus spécifiquement les élèves concernés tout au long du cursus. Une demi-journée par semaine, les lycéens complètent leur apprentissage culturel comportemental, encadrés par des tuteurs professeurs de leur lycée d'origine et des étudiants tuteurs de l'Essec. «Notre mission est de proposer des perspectives professionnelles positives et valorisantes pour tous ceux qui veulent bien bosser. Dans les cités, vous rencontrez des jeunes à qui il faut expliquer que pour gagner de l'argent, théoriquement, il faut travailler... Il y a des gains illégaux d'argent par des trafics, il y a Zidane aussi qui gagne beaucoup de sous !»
La première «promotion» de lycéens concernés passera le bac à la fin de l'année. Les premiers constats ne pourront donc être établis que d'ici deux ans, au moment des concours aux grandes écoles. «Nous constatons cependant que ces lycéens ont fait de très gros progrès en termes de confiance en eux, d'ambition individuelle et collective, observe Thierry Sibieude. Exemple : pour la première fois cette année, au lycée Georges-Brach à Argenteuil, il y avait des jeunes d'autres classes qui avaient rempli des dossiers de candidature en prépa alors que jusqu'à maintenant personne ne le faisait. Le bouche à oreille fonctionne.»
Le dispositif «Une prépa, une grande école, pourquoi pas moi ?» concerne aujourd'hui 45 lycéens de première et de terminale. 30 lycéens supplémentaires en classe de seconde seront «identifiés» en janvier 2005.
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