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DOSSIER :
TENDANCES Le regard de Jacques Coenen-Huther, sociologue, ex-professeur à l'université de Genève
« La reproduction des élites ? Une loi sociologique »

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Propos recueillis par Anne Jouan, 06 décembre 2004
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LE FIGARO ETUDIANT. – Le système de reproduction des élites est-il un syndrome typiquement français ?

Jacques COENEN-HUTHER. – Non, c'est une tendance qui s'observe sous tous les régimes et à toutes les époques. J'irais jusqu'à dire que c'est une loi sociologique tout à fait générale.

Quelles sont alors les spécificités françaises ?

Le recrutement sur base d'une certification formelle qui est plus poussée qu'ailleurs, l'existence de la filière des grandes écoles (dont l'équivalent n'existe pas dans tous les pays), l'existence des Grands corps (Inspection des finances, Corps des mines, etc.), l'homogénéité de formation entre élites du secteur public et du secteur privé (avec passages fréquents de l'un à l'autre), l'importance du diplôme initial (qui conduit d'emblée à des responsabilités élevées).

Les élites « républicaines » des grandes écoles comme l'X et l'Ena le sont-elles toujours ?

Il me semble qu'elles sont républicaines de deux façons : elles sont acquises à la forme républicaine de gouvernement (ce qui n'a pas toujours été le cas) ; elles sont recrutées formellement en fonction du critère du « mérite » ou, en d'autres termes, en fonction de compétences acquises. Il faut évidemment faire à ce propos une réserve : le phénomène de reproduction fausse en partie la notion de mérite mais en partie seulement.

Pourquoi ?

Parce qu'il serait exagéré de dire que la reproduction sociale supprime la notion de mérite. Il est plus facile d'accéder à des positions élevées quand on est un enfant des catégories sociales supérieures mais il faut tout de même aussi avoir des compétences.

Pierre Bourdieu estime que le concours assure la pérennité de l'ordre social. Comment faire alors ? Faut-il supprimer les concours ?

Toute procédure de recrutement ou de sélection joue, d'une certaine façon, en faveur de l'ordre établi. Il me semble cependant que le concours reste la moins inéquitable des formules de sélection.

L'un des avantages des concours est l'anonymat. Mais sociologiquement et culturellement, sommes-nous réellement « anonymes » ?

Sociologiquement et culturellement, non (ceci explique en partie la tendance à la reproduction) mais individuellement, oui. Et c'est incontestablement un avantage. « Le concours reste la moins inéquitable des formules de sélection »

Vous expliquez que ce mode de recrutement des élites par les grandes écoles est le résultat du « dualisme » du système français...

En France, les universités ont été supprimées en 1793 car considérées comme des institutions d'Ancien régime, incompatibles avec les principes d'égalité et de liberté de la Révolution de 1789. C'est seulement en 1896, sous la IIIe République, que le système des universités a été restauré. Dans l'intervalle, ont été créées les grandes écoles, offrant des formations plus orientées vers la pratique que les facultés universitaires. Il en reste un déséquilibre très net dans le financement de ces deux formes d'enseignement supérieur.

Les épreuves du concours ont été notamment vues comme l'aptitude à résoudre « des problèmes prédéfinis ». Qu'en pensez-vous ? La nature même des épreuves ne vise-t-elle pas justement à recruter des individus « prédéfinis » ?

Une épreuve de sélection, quelle qu'elle soit, présuppose toujours une certaine conception de l'individu à sélectionner. La conception actuelle fait, semble-t-il, trop peu de place à la capacité à innover et à faire face à des situations imprévues.

Que faudrait-il faire pour que ce ne soit plus le cas ?

Les critiques du système actuel recommandent de mettre moins l'accent sur l'excellence individuelle et davantage sur l'apprentissage du travail de groupe, de faire plus de place, en cours de formation, aux stages pratiques, de relativiser l'importance du diplôme initial, même prestigieux.

Il faudrait donc repenser les épreuves même des concours ? Et comment relativiser l'importance du diplôme quand celui-ci est toujours la panacée ?

On peut en effet imaginer le maintien du concours dans son principe, mais selon des modalités différentes. Le diplôme est actuellement « la panacée », comme vous dites, car il donne d'emblée accès à un niveau de responsabilités élevé. Selon certains commentateurs, il devrait être possible de combiner la certification formelle et l'expérience acquise « sur le terrain ». Ainsi, les responsabilités seraient confiées à des gens ayant mis leurs qualifications à l'épreuve de la pratique.

En France, quand un homme de 95 ans meurt, son entourage note dans le carnet des journaux : « promotion x, école y ». Comment expliquer que le concours censé évaluer un niveau à un moment donné ait une durée de vie égale à celle du diplômé ?

Cela s'explique de deux façons : c'est un indice d'appartenance à un groupe auquel on s'identifie fortement ; c'est le rappel d'une performance dont on est fier. De ce point de vue, c'est comparable à la mention des décorations obtenues.

Vous notez que « c'est l'élite elle-même qui définit le type de formation requis pour les postes de responsabilités les plus élevés ». On est donc dans un système plus « monarchique » que républicain...

Qu'il s'agisse d'un régime monarchique ou républicain, il est difficile qu'il en soit autrement. Mais une élite plus ouverte définira autrement le type de formation requis.

Quel type d'élite ?

On envisage parfois l'émergence d'une élite plus diversifiée, composée moins majoritairement d'individus issus des grandes écoles. On pourrait y trouver, plus qu'aujourd'hui, des personnes ayant une formation autre que celle dispensée par les grandes écoles ou des gens issus de milieux associatifs et syndicaux. Comme les membres de l'élite ont tendance à vouloir former des gens à leur image, une élite moins homogène pourrait vouloir susciter des formations plus diversifiées.

Sciences Po et les Zep

« D'une manière générale, les politiques de « discrimination positive » présentent le risque d'un abaissement graduel du niveau d'exigence à l'égard des élèves. Aux Etats-Unis, une telle politique dont ont bénéficié les Noirs a souvent eu pour conséquence que des médiocres ont terminé avec succès des études supérieures qu'ils n'auraient pas pu mener à bien dans d'autres circonstances. Certains secteurs de l'opinion afro-américaine sont d'ailleurs opposés à cette politique dite d'« affirmative action ». Pour se prémunir contre les effets pervers de ces politiques, il est recommandé de n'accueillir que d'excellents représentants de la catégorie qu'on entend favoriser. Mais dans ce cas, une forme de sélection est nécessaire en amont ».

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