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Jean-Robert Pitte : « Je trouve scandaleux que les étudiants votent le budget d'une université et les programmes d'enseignement. »
Crédit photo : (S. Soriano/ Le Figaro)
 

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Opinions
Jean-Robert Pitte, Yannick Vallée, Pierre Louart : le regard de trois présidents
Comment réformer l'Université ?

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Propos recueillis par Caroline Beyer, 24 octobre 2006
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Pointées du doigt lors de la crise du CPE, mises à mal par le classement de Shanghaï*, les universités françaises essuient toutes les critiques. Deux présidents de fac et le président du réseau des IAE exposent leurs solutions.

Jean-Robert Pitte, président de la Sorbonne : « Les universités françaises sont la dernière roue du carrosse puisque les meilleurs élèves des lycées sont sélectionnés tout à fait légalement par les classes préparatoires, les IUT, les BTS. Ceux qui ont des rêves de formations sélectives peuvent s'orienter vers la médecine où, on le sait, 90 % échouent au concours... Les sciences dures peinent à trouver des étudiants. Reste donc les lettres et le droit. Les étudiants rejoignent ces filières avec des motivations très variées, souvent extrêmement ténues : ils ne veulent pas entrer dans la vie active, ils n'ont pas été pris dans une formation sélective, ils refusent d'aller en IUT ou BTS parce que c'est honteux et que l'Université, c'est « plus chic ». Evidemment, ceux qui sont bons réussissent, mais une majorité, de niveau moyen, échoue au bout de six mois, un, deux ou trois ans. Autre point noir : les universités n'ont pas d'argent. Un étudiant de l'enseignement supérieur en France coûte en moyenne 12 000 euros, mais un étudiant de l'université coûte un peu plus de 6000 euros... De là découle le manque de moyens : mauvais encadrement, pas assez de mètres carrés, de bibliothèques...

Enfin, le système de la gouvernance est catastrophique et archaïque. Il ne permet pas aux équipes dirigeantes, en particulier aux présidents d'universités, d'avoir une véritable prise sur l'ensemble du système : le recrutement, l'insertion professionnelle, les liens avec les collectivités locales. Nous sommes totalement pieds et poings liés.

« Augmenter les droits d'inscription »

Ces trois points doivent être réformés en même temps. Il faut orienter les étudiants, ce qui signifie pouvoir dire à certains : « Non, vous ne rentrerez pas dans cette formation ». Le bac ne vaut rien actuellement, surtout cette année où il a été totalement bradé... Les universités doivent pourvoir choisir leurs étudiants en fonction de leur propres critères, intellectuels, de personnalité et de motivation. La meilleure solution est que chaque étudiant remplisse un dossier en terminale, en classant par ordre de préférence les cinq, six ou sept établissements d'enseignement supérieur où il souhaite aller. Dans le cadre de cette orientation, on peut aussi imaginer que les établissements reçoivent les étudiants, comme en Angleterre, au Japon et dans beaucoup de pays.

Par ailleurs, l'Etat doit investir massivement, en particulier dans les STS et IUT parce qu'il y a là des débouchés. Mais on sait bien que les caisses de l'Etat sont vides... La vraie solution est d'augmenter les droits. Beaucoup de gens en parlent maintenant, même si le sujet a longtemps été tabou. L'usager doit participer à sa formation, comme c'est le cas en Chine où l'étudiant paye 2000 dollars à l'université, ou en Angleterre (3000 euros). Cette augmentation doit évidemment s'accompagner de davantage de bourses au mérite, de prêts d'honneur. Concernant la gouvernance, il n'est plus possible de fonctionner avec des conseils (Cevu, conseil scientifique, conseil d'administration) dans lesquels les syndicats d'étudiants, de personnels administratifs, et souvent d'enseignants, ne raisonnent qu'en fonction d'a priori abstraits et idéologiques. Je trouve scandaleux que les étudiants votent le budget d'une université et les programmes d'enseignement.

Pour tout cela, il faut une loi ferme et un gouvernement courageux. L'opinion doit y être préparée et j'aimerais voir ce sujet apparaître dans les discours de Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Le débat dépasse la droite et la gauche. Cette réforme est indispensable pour n'importe quel gouvernement. »

Yannick Vallée, premier vice-président de la Conférence des présidents d'universités (CPU), président de Grenoble I.
« L'Université doit permettre aux étudiants de s'insérer correctement dans la vie professionnelle, en leur donnant les compétences, soit à travers des diplômes professionnalisant, soit à travers des diplômes plus généralistes. Clairement, l'Université ne doit pas abandonner son rôle culturel. Mais elle compte 1,4 millions d'étudiants et l'essentiel est qu'ils trouvent un emploi !

Nous sommes prêts à écouter les critiques, même s'il y a beaucoup de choses que nous faisons déjà très bien. Je n'entends pas dire que les médecins ont des problèmes pour trouver un emploi. Tout n'est pas gris, loin de là ! Il est vrai que certaines filières sont anormalement saturées. On cite toujours psycho où, de toute évidence, les étudiants son trop nombreux. Ce constat pose la question de l'orientation. Comment dissuader les étudiants de se diriger massivement vers ces filières qui offrent peu de débouchés ? En a-t-on les moyens ? Actuellement, nous dialoguons avec les élèves après l'obtention de leur bac. Il faudrait le faire bien plus tôt ! Pourquoi l'inscription à l'Université serait-elle différente de l'inscription dans les autres filières de l'enseignement supérieur ? Un vrai dialogue avec l'étudiant suppose un vrai dossier d'inscription à l'université, rendu suffisamment tôt dans l'année afin de permettre une discussion quant à leur orientation.

« Le mot « sélection » ne doit plus être tabou »

En revanche, si ce dialogue n'est pas suffisant, on ne pourra pas éviter de parler de sélection. Ce qui ne sera pas facile car il est aujourd'hui admis que tous les bacheliers doivent trouver une place dans l'enseignement supérieur... Le mot « sélection » ne doit plus être tabou. D'autant plus que la sélection à l'Université existe par l'échec aux examens. Ne vaudrait-il pas mieux proposer aux bacheliers une voie de réussite plutôt que de les laisser se fourvoyer ? Par ailleurs, il n'y a pas de raisons que tout le monde sélectionne et qu'à l'université, qui est censée être un haut lieu de culture et de recherche, ce mot soit complètement interdit. Il faut revaloriser l'Université par rapport à des systèmes qui, eux, sont sélectifs. J'ajouterai enfin que, si certaines filières sont saturées, d'autres manquent d'étudiants... C'est le cas des sciences dures. Il s'agit d'une question cruciale pour l'avenir de la France qui va finir par manquer de cadres et de chercheurs dans ces domaines. Il faut revaloriser l'image des sciences auprès des jeunes. Aujourd'hui, beaucoup de bacheliers scientifiques préfèrent faire autre chose que des sciences. Un choix bien souvent lié au salaire : un bachelier S qui s'oriente vers la gestion touche généralement un salaire supérieur à celui d'un chercheur. Ce sujet dépasse la question universitaire, mais il y a peut-être des choses à revoir quant à la valeur que l'on donne à certaines professions... »

Pierre Louart, président du réseau des IAE, directeur de l'IAE Lille.
« On demande beaucoup à l'Université : elle doit mener une recherche d'excellence, avoir des capacités pédagogiques et de formation, tout en jouant un rôle d'animation dans son environnement socioprofessionnel et socioculturel... Contrairement à des structures qui ont des missions claires et des formes organisationnelles adaptées à leurs missions, les universités en France sont des conglomérats, des systèmes patchwork très composites. Pour moi, un gros travail de réorganisation s'impose. Je ne parle pas uniquement des universités, mais aussi des rapports universités-écoles et universités-établissements de recherche. La France ayant le triste privilège d'avoir en recherche et en formation une multiplicité de structures qui ne sont pas vraiment synergiques les unes avec les autres...

« Le dispositif juridique empêche une vraie gouvernance »

L'Université est par ailleurs confrontée à un problème de gouvernance. Le dispositif juridique actuel - notamment le mode d'élection des présidents, les contraintes de gestion, la multiplication des instances dites de régulation - empêche une vraie gouvernance. L'exécutif est faible, et les moyens structurels et juridiques non appropriés. Comment voulez-vous contrôler des enseignants-chercheurs s'ils sont gérés strictement par les statuts qui ne les obligent objectivement qu'à faire 192 heures. Comment faire venir en France des collègues étrangers alors que le statut des enseignants-chercheurs nous empêche d'accueillir des professeurs non titulaires ?

Enfin, les universités sont placées sous une tutelle tatillonne et archaïque qui ne les laisse pas libres. Elles sont en situation de dépendance permanente vis-à-vis du ministère. On contrôle tout dans le détail : les ressources en personnel puisqu'il faut demander des autorisations de création de postes, les ressources financières ! Quelle est l'autonomie réelle ? Les universités pourraient se développer si on leur laissait la liberté d'une recherche de fonds propres. Peut-on changer par des lois générales ? Je ne le crois pas. On aurait les enseignants et les étudiants dans la rue... Je pense qu'il serait plus judicieux de donner des moyens d'expérimentation à certaines universités qui le souhaitent et le peuvent. Et si certaines expérimentations fonctionnent, pourquoi ne pas les généraliser ?

Au niveau des IAE, nous ne rencontrons pas les mêmes problèmes que le reste des universités en matière de débouchés et de professionnalisation. Cela tient au fait que, bon an mal an, nous pratiquons le même type de sélection que les écoles de commerce. Le ministère et les universités savent très bien que, compte tenu de l'attractivité de nos diplômes, nous ne pouvons prendre tout le monde. A L'IAE Lille, nous avons 2200 étudiants, ce qui est déjà beaucoup trop. Si nous acceptions tous les candidats, ils seraient 6000... Mais par ailleurs, les IAE subissent les mêmes contraintes que les universités en termes d'autonomie stratégique. Les moyens limités nous pénalisent grandement. Nous aimerions aller plus dans l'accompagnement des étudiants, l'international, les centres de ressources en langues et informatique. Nous sommes dans la survie.”

* Depuis quatre ans, l’université de Shanghai Jiao Tong publie le classement des 500 meilleures universités dans le monde. Cette année, 21 établissements français figurent dans le classement. Le premier, Paris VI Pierre et Marie Curie, arrive à la 45e place. En tête du classement : Harvard, Cambridge et Stanford.

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