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Isabelle Carré : Qu’avez-vous fait de vos 20 ans ?
« 20 ans, c’est un cataclysme ! »
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Propos recueillis par Céline Fontana, 27 novembre 2006
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Bientôt 20 ans qu’Isabelle Carré alterne avec bonheur des rôles sur les planches et au cinéma. Elle est ainsi actuellement à l’affiche de Blanc, au théâtre de la Madeleine, une pièce mise en scène par Zabou, et sur grand écran avec Cœurs, nouveau film choral d’Alain Resnais, aux côtés de Lambert Wilson ou André Dussolier. Et c’est un plaisir de constater dans ce film, après Quatre étoiles au printemps, que la comédienne (ou ses personnages ?) se lâche ! L’alcool lui va très bien et la rend extrêmement séduisante… « Les vrais alcooliques ou les gens qui se pintent essaient d’être droits, que ça ne se voit pas. Il faut donc être contre, dans la résistance. Ca m’amuse beaucoup, c’est intéressant, reconnaît la comédienne. Je prends peut-être aussi davantage confiance en moi… »
LE FIGARO ETUDIANT.- Pourtant, vous êtes partie de chez vous à 15 ans, il fallait en avoir de la confiance en vous !
Isabelle CARRE.- Non, je n’avais pas d’assurance. Ce n’était pas facile. Et je ne peux pas dire que cette expérience m’en a donné. C’était un passage obligatoire pour moi. J’habitais toute seule à Paris comme une grande. J’ai passé un bac B. Je me suis inscrite à la Sorbonne où je suis restée une journée ! En fait, je détestais l’école, avoir des horaires, avec une sonnerie, me compartimenter… Je n’étais pas une bonne élève. Je faisais tout pour avoir la moyenne et je l’avais sans trop me tracasser d’ailleurs. En revanche, pour mon bac, j’étais tellement dans la lune - j’avais commencé à tourner mon premier film Romuald et Juliette -, que j’ai bachoté à mort : tout est rentré pour l’examen et ressorti le lendemain.
Vous n’aimez pas les études mais vous avez fréquenté de nombreux cours de comédie…
De 4 à 12 ans, j’allais au Centre américain. J’ai fait de l’expression corporelle, puis de la danse, du théâtre. C’était un vrai bonheur, c’était magique.
J’ai suivi le cours Florent, pas très longtemps. J’ai surtout aimé l’initiation jeune, j’avais 16 ans. C’était avec Valérie Nègre, le samedi après-midi, je ne vivais que pour ça. J’y suis plus tard retournée en classe libre.
A 18 ans, je suis restée quatre mois seulement à l’Ensatt (Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre, NDLR) car c’était trop scolaire. Il fallait presque donner des mots d’absence !
J’avais aussi fait un stage d’un mois au Studio Pygmalion. J’ai voulu y retourner vers 25 ans, à une époque où je ne travaillais pas. Je me disais : « Les danseurs font leur barre, les musiciens jouent de leur instrument, les chanteurs chantent, pourquoi ne pourrais-je pas faire mes gammes et jouer ? » J’y suis restée une journée ! Je n’y trouvais plus mon compte. C’était trop mécanique.
Qu’est-ce qui vous a plu dans cet apprentissage ?
La liberté d’être sur un plateau, d’avoir des mots dans lesquels on peut se projeter. Tout peut être fait, dit, joué, ça n’a pas de conséquences, on connaît la fin… On peut se laisser traverser par d’autres vies. Et aussi le partage avec les gens. Peter Brook dit que nous avons la chance d’avoir, dans la langue française, un mot parfaitement adapté pour parler du public : l’assistance. Il y a un double sens : assister à et assister en aidant.
Avez-vous le sentiment d’avoir appris des trucs précis pour travailler ?
Beaucoup de choses servent. Ce sont des couches. Il y a des rencontres hyper marquantes comme celle avec Alain Resnais. C’est plus une atmosphère qui se dégage sur son plateau. Il y a un respect, une humanité, une humilité… Il est bourré de doutes et il vous les communique sans avoir peur d’apparaître fragile. Du coup, on est tous dans le même état. Cela me fait penser à la chanson de Bourvil : « on sait qu’on ne sait jamais ». On réapprend à chaque fois.
Vous avez mis du temps à trouver des rôles à votre hauteur au cinéma…
C’est vrai que j’ai tourné beaucoup de petits rôles. Je ne les regrette pas car c’était souvent de la composition, comme dans Mercredi ou la folle journée où je jouais une héroïnomane.
De quoi rêviez-vous à 20 ans ?
Depuis 16 ans, je voulais être comédienne. Je n’avais pas trop d’idée, c’était flou. J’avais juste envie d’être sur scène, que le moment que je passais avec Valérie Nègre dans son cour dure plus que quatre heures par semaine. Faire durer ce plaisir.
De quoi rêvez-vous maintenant ?
Que ça continue !
Qu’est-ce qui vous fait flipper ?
C’est plus global. Cela concerne la capacité de pouvoir continuer à faire des films en France, grâce au CNC, à l’exception culturelle… Voir que TF1 a enlevé le film du dimanche soir au profit de séries américaines pour faire de l’audimat me fait peur. Au théâtre aussi, ne nous intéressons pas qu’aux comédies, aux choses qui ne demandent pas d’effort. Parler de la mort, comme dans Blanc, est important.
Cela vous aide ?
Cela aide tout le monde. Si on ne se prépare pas à la mort, si on n’y pense jamais, sans être morbide… Tout ce qu’on peut dénier dans nos vies nous fait du tort, nous entrave, nous diminue… Là, je fais un peu donneuse de leçons ! (rires)
Avez-vous la nostalgie de vos 20 ans ?
Pas du tout ! J’ai appris à me connaître, à gérer des choses qui pouvaient me gêner. Je suis beaucoup plus sereine. Vingt ans, et surtout l’adolescence, c’est un peu un cataclysme ! J’ai préféré mille fois l’anniversaire de mes trente ans.
Cœurs d’Alain Resnais, à l’affiche depuis le 22 novembre.
Blanc, d’Emmanuelle Marie, mise en scène par Zabou, avec Léa Drucker, au théâtre de la Madeleine (rens. 01.42.65.07.09) jusqu’au 31 décembre.
EN DATES
1971 : naît le 28 mai à Paris XIIe
1989 : bac B
1988 : Romuald et Juliette de Coline Serreau
Il ne faut jurer de rien, On ne badine pas avec l’amour, de Musset, mise en scène de Jean-Pierre Vincent
1992 Beau fixe de Christian Vincent
1997 La femme défendue de Philippe Harel, prix Romy Schneider qu’elle admire de longue date
1999 Mademoiselle Else, d’Arthur Schnitzler, mise en scène de Didier Long, Molière de la meilleure comédienne
2000 Ca ira mieux demain de Jeanne Labrune
2002 Se souvenir des belles choses de Zabou, César de la meilleure actrice
2003 Les sentiments de Noémie Lvovsky
L’hiver sous la table de Topor, mise en scène de Zabou, Molière de la meilleure actrice
2004 Holy Lola de Bertrand Tavernier
2005 Entre ses mains d’Anne Fontaine
2006 Quatre étoiles de Christian Vincent
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