DOSSIER : LA RECHERCHE
RECHERCHE - Nouvelles manifestations hier pour protester contre le projet de loi
«J'ai perdu le feu sacré»
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Anne Jouan , 10 mars 2005
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Un an après la démission massive et symbolique des 2 000 directeurs de laboratoire pour protester contre la politique de recherche du gouvernement, des manifestations étaient organisées hier dans toute la France. A Paris, 5 000 chercheurs défilaient contre l'avant-projet de loi d'orientation et de programmation pour la recherche et l'innovation (Lopri) qui sera rendu dans quelques semaines. En cause, notamment, le manque de moyens accordés à la recherche publique et l'emploi des jeunes chercheurs. Témoignages de jeunes chercheurs croisés dans la manifestation parisienne.
Lucie, 29 ans, docteur en biologie de Paris-XI, au chômage depuis un an. «Pendant trois ans, j'ai touché une allocation de recherche pour ma thèse sur l'identification de bactéries pathogènes pour l'homme, responsables d'infections nosocomiales. Puis j'ai travaillé pendant cinq mois sans financement pour la finir. Depuis, je suis au chômage, et je touche 790 euros par mois.
A l'issue de mon doctorat, je voulais intégrer un service de R & D dans une entreprise de biotechnologies, en France, pour combiner mon métier et ma vie personnelle. De plus, partir à l'étranger ne me garantit pas un avenir meilleur ! La recherche dans le privé permet de travailler sur des thématiques appliquées avec des moyens plutôt que faire de la recherche sans financement dans le public.
L'Apec propose très peu d'annonces. J'ai postulé dans des grands groupes de biothechnologies, j'ai activé mon réseau professionnel. Rien. La seule chose que l'on nous propose, ce sont des postes de commerciaux pour vendre des choses très techniques. Mais une thèse n'est pas nécessaire pour faire ce travail, un DEA suffit ! Globalement, ils ne savent pas ce qu'est un docteur. Et quand les chefs de R & D sont des ingénieurs, ils ont tendance à recruter ce qu'ils connaissent, à savoir des ingénieurs. L'image du docteur est assez négative. Les recruteurs pensent que nous sommes centrés sur un sujet très spécialisé, que nous sommes des étudiants attardés, sans culture d'entreprise.»
Sophie, 30 ans, docteur en biologie moléculaire et cellulaire : «Les docteurs sont mal connus, ce n'est pas dans la culture des entreprises que de les recruter. Je vais finir par chercher un poste dans le public alors que je voulais travailler en entreprise. Une fois, on m'a dit que j'avais un désavantage supplémentaire, puisque j'étais une femme. On a 30 ans, pas d'enfant, ils se disent que dans cinq ans on en aura un... Un ingénieur a peur de recruter un docteur, il se dit que dans deux ans il lui prendra sa place.»
Nicolas, 26 ans en 2eannée de thèse de biologie, et Niels, 26 ans, en 3eannée de thèse à Paris-XI : «J'aimerais travailler dans le public, c'est la recherche fondamentale qui m'intéresse. L'idéal est de travailler sans contraintes, de ne pas être dans une logique de rentabilité financière mais dans une logique de production de connaissance. Pour moi, la recherche de savoir est un objectif suffisant», explique Niels.
«Si on veut décrocher un poste en France, il faut avoir une expérience de post-doc à l'étranger. Mais le désir seul ne suffit pas, il faut un financement», lance Nicolas.
«Un post-doc me tente, renchérit Niels, mais je suis marié. J'ai envie de fonder une famille et pas de crapahuter partout.»
Camille, 26 ans, normalien, en 3eannée de thèse de physique théorique au laboratoire de physique statistique de l'ENS : «Il y a pas mal de chances pour que je quitte la recherche après mon doctorat pour aller dans le privé. Aujourd'hui, la situation de la recherche n'est pas facile. La morosité ambiante m'a tué, je n'ai plus le feu sacré. J'aimerais bien m'installer, savoir où je vais travailler pour les cinq prochaines années. Ce n'est pas évident de se dire qu'après trois ans de thèse on repart pour deux ans de post-doc sans être certain à l'arrivée de décrocher un poste. Si j'étais sûr d'avoir une carrière attractive, je continuerais, mais je n'ai pas le courage de continuer encore deux ans... Alors, je travaillerai sûrement dans la finance, en Angleterre. Bien sûr, ce n'est pas un rêve d'enfant, ce n'est pas un métier passionnant comme la recherche, mais l'avantage, c'est qu'il s'agit d'un domaine assez proche du mien. Pour faire de la recherche, il faut la flamme sacrée. Dans mon labo, c'est la sinistrose, les gens ne savent pas ce qu'ils vont devenir dans deux ans.
En France, j'ai le sentiment que les thèses ne comptent pas comme une expérience professionnelle, que c'est même un critère négatif de recrutement. Les entreprises cherchent des jeunes avec une expérience mais trois ans de thèse, c'est quoi ? Elles n'ont pas le courage d'embaucher des docteurs et, de leur côté, les laboratoires sont trop cloisonnés. Le choix du privé reste tabou, ce qui est logique : Normale sup forme des chercheurs. Le directeur de l'ENS Ulm aimerait orienter l'école vers le privé mais les élèves sont un peu réactionnaires sur ce sujet et ils ont raison. L'ENS n'est pas une école d'ingénieurs ou de commerce ! Globalement, les élèves de l'ENS estiment que je quitte le sacerdoce pour l'argent mais ce n'est pas de cette façon que je le sens.»
Lire aussi : La Confédération des jeunes chercheurs face à la loi d'orientation de la recherche
«Précaire non démissionnaire»
13 h 30, amphithéâtre Lefèvre à la Sorbonne. Sur l'estrade, une grande banderole : «Recherche et enseignement supérieur : un autre projet est possible». Les jeunes chercheurs s'étaient donné rendez-vous avant le départ de la manifestation parisienne pour signer des lettres de non-démission, en écho à celles de leurs aînés l'an dernier. A leur bras, des brassards noir et rouge. Sur leur poitrine, des badges : «Précaire non démissionnaire».
Au micro, sur l'estrade, les doctorants se relaient. Les discours sont enflammés. «Il faut en finir avec le fait que nous sommes des étudiants doux et rêveurs. Nous, les doctorants, voulons être reconnus comme de véritables professionnels en début de carrière», lance l'un d'entre eux.
SUD Etudiant prend la parole : «Ce n'est pas une loi qui concerne seulement les chercheurs, mais l'ensemble de l'enseignement supérieur. La loi parle aussi des universités, elle demande plus d'autonomie, ce qui revient à plus de disparités, moins d'égalité».
Un jeune chercheur : «Il ne s'agit pas de revendications corporatistes, nous nous battons pour un service public de qualité en France.»
Galvanisée, la centaine de jeunes chercheurs réunie dans l'amphithéâtre siffle, approuve, commente. Il reste 20 minutes avant le départ du cortège. Décision est prise de faire le tour de la Sorbonne afin de mobiliser les étudiants en cours, afin qu'ils battent le pavé à leurs côtés.
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