Société
Sur les campus, ils vivent en marge du star-system des grandes écoles
Qui sont les «nobods» ?
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La rédaction, 30 novembre 2005
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C’est bien connu, le campus est une véritable boîte-à-cataloguer. Dans ce microcosme où le besoin de reconnaissance est fort, on a vite fait de poser une étiquette sur les élèves. Les plus en vue sont starisés, les plus discrets marginalisés. C’est le cas des nobods. Ces étudiants de l’ombre qui mènent leur petit bonhomme de chemin, loin du star-system des grandes écoles.
Insaisissable nobod… Tous les élèves de grandes écoles en ont entendu parler mais peu sont capables de mettre un visage sur lui. Petit rappel étymologique et linguistique : « Le terme « nobod » vient de l’anglais « nobody », en français « personne », c’est-à-dire le contraire de « quelqu’un » ». Telle est la définition donnée par Gildas Vivier dans Sexe, fric, glande & diplôme. Un livre où cet ancien élève en ESC décrit l’envers du décor des écoles de commerce. Il consacre une page au « nobod », bon dernier d’une liste où se côtoient « la catho », « le gay » ou encore « la coco ». Nobod. Un mot qui laisse perplexe. Voire plonge dans un débat métaphysique où peu oseraient s’aventurer. Que signifie « Personne » ? N’est-on pas forcément quelqu’un ? Peut-on connaître personne ? Pour les réponses, il faudra repasser. Ou se tourner vers les travaux d’illustres philosophes comme Aristote, Kant ou Descartes. Et surtout, se dire que le nobod est avant tout un concept qui ne va pas chercher plus loin que le bout de son nez.
Postulat de base : « Le nobod est un étudiant qui ne s’investit dans rien ». Là-dessus, tous les témoignages rejoignent celui de Gildas Vivier. Car le nobod, ce sont les autres qui en parlent le mieux. « C’est un ou une élève de grande école pas forcément extérieur(e) à la vie du campus mais extérieur(e) à sa vie publique, explique Raphaël, jeune diplômé de HEC. Il n’est pas le chef d’une assoc en vue, n’est pas sur une liste BDE, ne participe pas aux concours de descentes de demis du Club Foot, n’est pas la star des dance-floors hebdomadaires, bref, n’est pas cool au sens estudiantin du terme ». Après, il existe des variantes. « Il y a d’abord le nobod polar, énonce Livio, en dernière année d’ESCP-EAP, il rend ses devoirs à l’heure et conçoit l’école comme un lieu où on apprend plein de choses et où on construit son avenir. En somme, il a appris la plaquette de l’établissement par cœur ! » Puis vient le « supernobod », selon les termes de Livio, intarissable sur le sujet. Celui-là est aigri : il n’aime pas les gens, tous des cons, et ne s’intéresse qu’à l’argent. « Enfin, la pire espèce : le nobod aux dents longues qui lutte contre sa condition inéluctable de nobod », conclut Livio. A fuir absolument, selon lui ! Mais quelque soit sa catégorie, le nobod reste un individu incolore et inodore. « Il est un peu l’antimatière du campus », philosophe Raphaël. D’ailleurs à Polytechnique, on préfère lui donner le sobriquet de « never seen », comprendre « jamais vu ». A noter que le sujet est pris beaucoup moins à la légère dans les écoles d’ingénieurs qui se défendent de véhiculer de tels concepts.
Un sujet de divertissement
Comment repère-t-on le nobod alors? « La meilleur moyen, c’est de prendre le trombinoscope de l’école, répond Joanna, ancienne élève de l’ESC Reims. Si on se dit : « Mais c’est qui celui-là ?» et que personne ne voit, on tient notre nobod ! » explique-t-elle. Et encore, cela implique qu’il ait répondu au questionnaire et donné sa photo. Les plus frileux s’abstiennent généralement. Des caractéristiques physiques peut-être? « Pas vraiment, répond Raphaël, mais on le préfère vilain, genre boutonneux à lunettes. » Evidemment, la gravure de mode est classée d’office au rang de personne publique. Difficile donc de brosser son portrait-robot. « Finalement, le seul moyen de connaître un nobod est d’avoir fait partie d’un groupe de travail avec lui, résume Joanna. Là, il devient utile car lui seul connaît le nom des profs, l’horaire des exams et le contenu exhaustif des cours. »
Car tout n’est pas bon à jeter chez le nobod. « Il est montré du doigt par les responsables de la vie de l’école… sauf pour les élections ! », lâche Livio. Il se fait alors outrageusement draguer par ceux qui se présentent. « Il faut dire que les nobods représentent 90% de la population », estime Livio. Une majorité silencieuse qu’il est bon de se mettre dans la poche. Et le jeune homme d’arrondir les angles : « Ils sont aussi sympas que les autres, avec ce petit charme en plus : ils cachent leur jeu. » Et puis, ce ne sont pas des victimes à proprement parler. D’autant que, « le nobod, comme le cocu, est le dernier à savoir qu’il est un nobod », observe Joanna. Il est fort à parier d’ailleurs que le concept ne lui soit jamais parvenu aux oreilles. Finalement, « le nobod est surtout un sujet de divertissement pour les non-nobods », selon Raphaël. Ou, mieux, « un faire-valoir », surenchérit Alexandre, élève à l’Essec. D’ailleurs, sur le campus d’HEC, les élèves « stars » ont depuis peu une dénomination propre. Leur surnom ? Les bods.
TEMOIGNAGE
« Décrocher mon diplôme, c’est tout »
« Nobod ? » Marie, 29 ans, n’avait jamais entendu l’expression. Mais elle s’est tout de suite reconnue dans le concept. Evidemment, c’est par une amie qu’elle a été mise au parfum, mais elle prend plutôt la chose avec humour. « C’est vrai que je ne me suis jamais impliquée dans la vie de l’école », reconnaît cette ancienne élève de la Reims Management School. Il faut dire qu’en boudant le week-end d’intégration, Marie a loupé son entrée. « Il fallait payer, je ne voyais pas l’intérêt, justifie-t-elle, et puis je préférais rentrer à Paris pour voir mon petit ami. » Durant ses trois ans à Reims, elle mène une vie assez pépère qui lui convient bien. Discrète et indépendante, elle ne se retrouve pas du tout dans le fameux « esprit de corps ». Les soirées de « murge » et de « chope », très peu pour elle. « Je suis une couche-tôt et je bois peu d’alcool », avoue Marie d’un air coupable. Elle a bien essayé de monter une assoc, mais ça n’a pas marché. « Je le faisais plus pour l’expérience professionnelle que pour me faire des amis ». Amis dont elle ne manque pas d’ailleurs. Clairement, Marie n’est pas là pour la déconne : « Je voulais juste décrocher mon diplôme, c’est tout. » Ce que son expérience rémoise lui a apporté ? « Une méthode de travail. » Aujourd’hui responsable d’un centre de profit au sein du groupe Reed-Elsevier, elle semble en avoir tiré le meilleur parti. Mais quand on lui demande quel souvenir elle a laissé à la RMS, la réponse fuse : « Aucun, je suis même allée jusqu’à refuser de donner ma photo pour le trombi ! » Pas la moitié d’une nobod, Marie.
LE REGARD D’UN SOCIOLOGUE
Olivier Galland est directeur de recherche au CNRS et auteur de Sociologie de la jeunesse (Editions Colin, 2004).
Le Figaro Etudiant.- Qu’est-ce qui se cache derrière le concept de nobod ?
Olivier GALLAND.- Cette idée de nobod, n'être personne, fait penser d'abord à quelque chose de très traditionnel, déjà décrit par les sociologues américains à propos des high schools dans les années 40 : un milieu jeune très normatif et ritualisé autour de la « vie publique » de l'enceinte scolaire. Ce que décrit en négatif le nobod est l'importance persistante de ces rites et de ces normes dans des milieux très intégrés comme les campus de grandes écoles. Le nobod paraît étrange, non par ce qu'il fait, mais par ce qu'il ne fait pas : il ne participe pas à ces rites, il ne se conforme pas à ces
normes.
Jugez-vous ce terme discriminatoire ?
C’est sans doute excessif, il faudrait plutôt parler de stigmatisation, sur fond de moquerie et de mise à l'écart. Ces stigmatisations entre jeunes sont assez fréquentes aujourd'hui car l'apparence, le « style » ont pris une grande importance dans l'identité des jeunes, mais ce jeu sur les apparences est aussi l'occasion d'afficher son appartenance à certains groupes et parfois d'en rejeter d'autres.
Pourquoi ce besoin de stigmatiser autrui dans les grandes écoles ?
Si ces stigmatisations y trouvent un terreau fertile, c'est que celles-ci sont fondées sur une logique de corps et un esprit élitiste qui supposent des rites d'intégration (le fameux bizutage en fait partie) qui conduisent à considérer comme déviants ceux qui ne s'y conforment pas.
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