Tsunami
Les étudiants tamouls à Paris face à la gestion des secours par le gouvernement sri-lankais
Une vague de révolte
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Anne Jouan , 11 janvier 2005
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Après le raz de marée qui a touché ses côtes, le Sri Lanka compte plus de 30 700 morts et les autorités ont estimé que ce bilan pourrait dépasser les 42 000. Sans oublier plus de 512 000 personnes déplacées. Vendredi dernier, les Tigres de la libération de l'Eelam tamoul ont accusé le gouvernement de ne pas laisser passer l'aide vers les régions du nord et de l'est. Une accusation que dément la présidente Chandrika Kumaratunga. Enfin, Kofi Annan, le secrétaire général de l'ONU, s'est rendu ce week-end au Sri Lanka où il a visité Colombo et des zones de l'est. N'ayant pas pu accéder aux régions tenues par les rebelles, Kofi Annan a indiqué qu'il reviendrait «dans toutes les régions» et a appelé à une relance du processus de paix. Pendant ce temps à Paris, les étudiants tamouls s'organisent pour venir en aide aux sinistrés.
«Dimanche 26 décembre, on m'a appelé pour me dire qu'il y avait eu un raz de marée au Sri Lanka. C'était inconcevable. J'ai vérifié sur Internet puis la radio l'a annoncé. Je me suis dit que si les médias français relayaient cette information, alors qu'ils n'avaient pas parlé des 60 000 morts de la guerre, c'est qu'il y avait un problème», raconte Paramanathan.
Rapidement, le mot «guerre» est lâché et le conflit qui déchire le Sri Lanka depuis environ trente ans arrive dans la conversation. Comme si la catastrophe naturelle ravivait une crise politique chez ces étudiants habitant en France depuis plusieurs années. Paramanathan, 25 ans, est en 5e année à l'Ecole supérieure d'informatique de Paris. Arrivé en France à l'âge de 14 ans à cause des positions politiques «très pro-Tigres» de son père, cet élève ingénieur parle un français parfait, sans accent : «Dès mon arrivée, j'ai pris des cours de phonétique, je ne voulais pas qu'on se dise en m'entendant au téléphone que j'étais un étranger.»
Ce désir absolu d'intégration – Paramanathan avoue aucun ami sri-lankais jusqu'à la terminale – se retrouve dans l'association des étudiants tamouls de France dont il fait partie et qui revendique 600 membres dont 70 actifs. Le but de l'AET : favoriser l'intégration des populations tamoules en France par le biais d'actions d'écrivain public, d'informations sur le système éducatif français, les questions de santé. Une quinzaine de bénévoles dispense également des cours de soutien scolaire à une petite centaine d'élèves du CE2 à bac + 2, toutes nationalités confondues. Mais, depuis maintenant plus de quinze jours, leur regard est fixé sur le nord-est du Sri Lanka. «Quand ils arrivent à l'aéroport international de la capitale Colombo, les journalistes sont dirigés vers le sud, à savoir la partie du pays qui vote pour la présidente, assure Bosco, 26 ans, en maîtrise de droit à Saint-Quentin. On leur dit que leur sécurité ne peut être garantie s'ils se rendent dans le nord-est.» Selon lui, le gouvernement offrirait même l'hébergement dans des hôtels cinq étoiles dans le sud pour dissuader la presse de loger au nord dans des endroits moins confortables.
Lui qui rêve de travailler dans la diplomatie internationale ou de rejoindre l'ONU «pour défendre la paix» s'emporte quand il évoque les Tamouls : «J'accuse les journalistes de ne pas faire leur boulot et de ne pas dire ce qui se passe réellement dans le nord alors que cette zone a été beaucoup plus touchée que le sud.» Depuis plusieurs jours, l'association multiplie les rencontres avec les officiels français dans l'espoir que le gouvernement fasse pression sur son homologue sri lankais afin que l'aide humanitaire parvienne au nord. «Nous sortons d'une réunion avec un conseiller technique de Jean-Pierre Raffarin. Ils ont transmis l'aide au gouvernement sri lankais, point final. La France veut travailler avec le gouvernement légitime et ne veut rien savoir», explique Bosco, visiblement énervé. «Ce conseiller nous a dit vouloir que tout le peuple bénéficie de l'aide. Je lui ai répondu qu'il fallait vérifier», poursuit, plus posé, Paramanathan. L'AET a ainsi milité pour la présence d'un représentant tamoul dans les délégations à l'action humanitaire.
«Le tsunami est une bonne occasion pour se débarrasser des Tamouls, autrement dit, ils font de la politique à un moment où les gens meurent», s'emporte Bosco avant de risquer une comparaison avec Hitler. «Pour nous, c'est l'occasion d'intervenir en montrant les problèmes politiques», résume Ravishankar Murugan, 25 ans, en 5e année de médecine et président de l'AET. Agilane, 25 ans, qui vient de Pondichéry – «une ancienne colonie française !», lance l'un des étudiants – a peur que la situation soit «vue comme une petite bagarre entre deux tribus». Avant de se faire reprendre par les autres : «C'est quand même une guerre civile qui dure depuis trente ans !» Pour Bosco, les choses sont claires : «La présidente dit que les aides vont dans le nord mais elle lance des appels à l'armée pour maintenir les barrages au niveau de la zone tamoule et les check-points se multiplient.» Et de dénoncer avec force ce qu'ils appellent le «double discours» de la présidente. «Elle a fait l'Ena et l'un de mes maîtres de conférence m'a dit qu'il l'avait eue comme étudiante. Il paraît qu'elle était bavarde...», jubile Bosco.
L'étudiant assure avoir eu au téléphone voilà une semaine du personnel de l'hôpital de Mullaitivu : «Ils m'ont dit manquer de médecins et que beaucoup d'enfants mouraient parce qu'on ne pouvait pas les soigner.» Devant la carte du Sri Lanka, sur un écran d'ordinateur, ils passent en revue les différentes villes et font le point par rapport aux nouvelles que leur donnent leurs familles sur place. «A Batticaloa, mon oncle et ma tante ne voient pas arriver l'aide étrangère. A Jaffna, mes parents mobilisent les jeunes pour que les vivres arrivent vers l'est mais les aides sont détournées par l'armée», rapporte Bosco. «A Colombo, mon cousin neurologue est parti le 28 décembre pour Batticaloa avec dix personnes de l'hôpital et des médicaments mais ils ont été bloqués», rajoute Ravishankar.
Le discours se radicalise quand arrive la question du terrorisme. «Penser que les Tamouls sont des terroristes, c'est comme dire que ceux qui ont fait la Révolution française en sont, martèle Bosco. Ils se battent pour la liberté d'un peuple.» Les attentats ? «Oui, mais dans l'histoire des Etats-Unis, beaucoup d'Indiens ont été tués», poursuit-il avant de tenter un rapprochement avec le conflit israélo-palestinen. Paramanathan le regarde en faisant les gros yeux, il essaie de nuancer son copain : «Les colonisateurs ont toujours voulu contrôler la minorité.» La passion gagne les coeurs et les discours s'enflamment. Les étudiants réunis sous la bannière de l'intégration dans la société française ne devisent plus que de politique. «On ne veut pas de l'indépendance mais d'une autonomie fédéraliste», résume Ravishankar. «L'opinion internationale va venir voir ce qui se passe chez les Tamouls et le gouvernement devra changer de stratégie», conclut Bosco face à ses amis unanimes. Et de se prendre à rêver qu'un raz de marée de quelques minutes ait plus d'impact politique qu'un conflit vieux de plus de trente ans.
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